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Avec « Dolor y gloria » Pedro Almodovar risque une expérience d’art total où cinéma, littérature et théâtre se rencontrent pour faire renaître la flamme de l’inspiration chez un cinéaste dans l’impasse.   La narration filmique se partage entre la crise existentielle que traverse Salvador en quête de son identité et les retours en arrière sur son enfance. Sa nouvelle production brouille les frontières entre le plan du film et celui de la fiction. Le réel et l’imaginaire  s’interpénètrent de sorte que le spectateur ne fait plus la différence entre le réalisateur vivant et son double, l’acteur Antonio Banderas qui incarne le narrateur Salvador. L’intérêt du film tient au rôle que jouent les sensations dans le processus de la réminiscence, comparable à l’effet de la Madeleine de Proust sur le narrateur. L’eau de la piscine, première séquence du film, évoque les bords de la rivière où sa mère lavait et séchait le linge en chantant avec les lavandières de son village. Son attachement pour sa mère s’exprime dans l’intensité du regard qu’il porte sur elle.

 Le petit garçon s’émerveille sur tout ce qui l’entoure comme sur les poissons savonniers gigotant dans l’eau claire. Une mélodie interprétée au piano lui rappelle son rôle de soliste dans un internat religieux.  Ensuite l’état second où la drogue plonge Salvador provoque des immersions plus fréquentes dans son passé. Il se rappelle  la petite gare où il a passé la nuit auprès de sa mère dans l’attente du train qui les conduirait dans l’antre caverneuse aux murs recouverts de chaux où habitait le père. Cet épisode les rapproche face à l'angoisse de l'inconnu. Cette scène sera projetée par la caméra du réalisateur dans la dernière séquence du film comme pour immortaliser la puissance du lien qui les unit pour la vie. Il se souvient encore du premier regard échangé avec son futur élève à son arrivée dans le village, de sa mère surmontant courageusement sa désillusion devant leur nouvelle demeure tandis que le petit garçon qu'il est l’adopte immédiatement. La vie quotidienne reprend le dessus, la mère faisant vivre sa famille de ses talents de lingère et de couturière itinérante, tandis que son surdoué de  fils devient le précepteur du jeune illettré croisé à son arrivée. En échange des leçons, le jeune homme dont la beauté ne laisse personne insensible s'engage à repeindre la caverne. Les longues heures d'étude passées ensemble tandis que la mère vaque à ses occupations à l'extérieur tissent des liens étroits entre le jeune homme et son petit mentor et font naître ses premiers émois sensuels. L'inclination qu'ils éprouvent l'un pour l'autre restera secrète et ne transparaîtra qu'en deux occasions : l'évanouissement du petit garçon à la vue du corps nu du peintre à sa toilette et la réalisation du portrait de l'enfant en train de lire. La prise d'héroïne équivaudra également à une vaine tentative pour retrouver l’amant perdu.

Le choc éprouvé par la représentation dramatique de sa propre histoire avec l’intervention d’un second acteur le rendra à lui-même après une longue descente aux enfers. L’épreuve de réalité provoquée par sa rencontre inattendue avec son ancien amant rétabli  le libère de l’emprise de la drogue et le réconcilie avec lui-même au moment de la scène de reconnaissance. La découverte fortuite du portrait réalisé par son ancien élève dans une galerie de Madrid fera resurgir leur amour informulé ainsi que l'éveil de ses sens dans la proximité du peintre. L’inscription au verso du tableau lui révèle qu’il  était bien le destinataire d'un envoi qui ne lui est jamais parvenu alors qu'il se trouvait en pension chez les religieux. Ce cadeau tombé du ciel lui permettra de se relever après une longue période de deuil causé par la disparition de son amant et la mort de sa mère dont il n'aura pu exaucer le dernier vœu. Il a pu retrouver son identité et, avec elle, la source d’inspiration qu’il avait perdue.  Le film s’achève par un flash-back sur sa station nocturne dans la petite gare avec sa mère qui marque le début d’un nouveau film intitulé « Il primer deseo ». (A suivre)

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Nous nous demandons si ce film n'est pas un adieu à la scène, un testament cinématographique ?

Qu'il est difficile de parler de soi sans ennuyer ? Seuls les journaux d'écrivains de talent, les autoportraits de grands peintres ou les autofictions de cinéastes chevronnés font exception en puisant dans leur intériorité et leur environnement les éléments dont ils ont besoin pour transfigurer un quotidien anonyme.

Pedro Almodovar réussit à se dédoubler entre le réalisateur et l'acteur. Tout en demeurant à l'extérieur du film, il s'identifie au personnage principal incarné par l'acteur Antonio Banderas. L'évolution de la situation entre l'interruption et la reprise des tournage par le réalisateur est possible grâce au transfert qui s'opère entre l'auteur et son personnage et à l'action cathartique de la représentation théâtrale. (A suivre)

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Sous le couvert d'une autofiction, Almodovar trace le portrait de son époque, de ses faiblesses, ses tourments, son indigence créatrice. Son double, Antonio Banderas, l'acteur principal du film, devient une incarnation de la condition de l'artiste en quête de ses racines pour retrouver la source cachée de son inspiration artistique. De même que l'écriture de soi deviendrait vite plate et ennuyeuse sans le talent de l'écrivain, de même un autoportrait cinématographique présenterait peu d'intérêt si la caméra, telle un miroir, n'était pas orientée vers le spectateur pour lui présenter son reflet par le truchement de l'acteur. C'est ainsi que le regard de l'autre (ici l'artiste) nous renvoie notre propre image et, en l'approfondissant, celle de la société contemporaine. Nous prenons conscience de nous-même grâce au miroir qui nous permet d'identifier nos traits et à la transmission parentale ou intergénérationnelle qui, en nous intégrant dans le groupe social, nous donne notre sentiment d'appartenance. Ici c'est la mère, la femme, qui sert de maillon et non le père.

La représentation artistique quelle soit littéraire, figurative ou cinématographique, nous rend accessible des expériences, des émotions et des sentiments que nous ne comprenons et ne reconnaissons pas toujours, demeurant la plupart du temps à la lisière de notre vie intérieure. (A suivre)

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Nous entendons souvent dire que ce metteur en scène est vulgaire.

Pourquoi suscite-t-il de telles réactions ? Sans doute parce qu'il aborde crûment le sujet encore tabou de l'homosexualité et, surtout, de l'obscurité du désir que nous avons peine à admettre et qui est source de conflit comme un élément qui nous aliène.

Notre désir n'est-il pas pourtant la part la plus authentique de nous-même refoulée sous l'injonction des conventions et de la norme ?

Almodovar nous fait pénétrer dans les coulisses de la représentation, dévoilant les luttes et les souffrances qu'un réalisateur dissimule habituellement à son public. Au lieu d'inventer un scénario, il se prend lui-même comme sujet de son nouveau film dans un passage à vide, une période de doute et d'improductivité. 

La mise en vedette de cet anti-héros devient, sous la baguette magique de l'artiste, une quête existentielle qui nous renvoie à notre propre ambivalence, à nos obscurités et à nos errements.

Que peut-il sortir de ces souffrances et de cette impasse ? Une plus grande connaissance et une meilleure compréhension de notre nature grâce aux images projetées sur l'écran par la caméra.

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